{"id":4976,"date":"2015-12-22T20:21:46","date_gmt":"2015-12-22T19:21:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/?p=4976"},"modified":"2015-12-22T20:21:46","modified_gmt":"2015-12-22T19:21:46","slug":"lhomme-pecheur-de-claude-brunier-coulin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/lhomme-pecheur-de-claude-brunier-coulin\/","title":{"rendered":"&#8220;L\u2019homme p\u00e9cheur&#8221; de Claude Brunier-Coulin"},"content":{"rendered":"<div align=\"center\">\n<div style=\"text-align: center;\"><b><b><a href=\"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/08\/Immagine.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-1423 alignleft\" alt=\"Immagine\" src=\"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/08\/Immagine.png\" width=\"181\" height=\"219\" \/><\/a><\/b><\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><span style=\"font-family: tahoma, arial, helvetica, sans-serif; font-size: 16px;\"><b>Qu&#8217;en est-il de la formule \u00ab<i>simul justus et peccator\u00bb<\/i>\u00a0?<\/b><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 16px; color: #ff0000;\"><b>Comprendre la situation de p\u00e9ch\u00e9 par la th\u00e9ologie occidentale et la th\u00e9ologie musulmane de l&#8217;Islam iranien<\/b><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\"><i>L&#8217;HOMME P\u00c9CHEUR<\/i>\u00a0reprend la formule de Luther \u00abl&#8217;homme \u00e0 la fois juste et p\u00e9cheur\u00bb par la th\u00e9ologie de Karl Barth et la th\u00e9ologie de Sohraward\u00ee propre \u00e0 la mystique musulmane<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">En se trouvant \u00abdevant Dieu\u00bb l&#8217;home se d\u00e9couvre parfois \u00abcontre Dieu\u00bb<\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" alt=\"\" src=\"http:\/\/img2.ymlp435.com\/xzvw_Capturedecran20150724a205734.png\" width=\"638\" height=\"277\" \/><\/div>\n<div><\/div>\n<div>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px; color: #ff0000;\"><strong>\u00c0 l\u2019image de Rome, les ouvrages de Claude Brunier-Coulin n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 \u00e9dif\u00e9s en un jour, ce qui explique peut-\u00eatre la raret\u00e9 de ses publications. C\u2019est que la mati\u00e8re de ses recherches ne porte pas sur la discussion d\u2019une th\u00e8se th\u00e9ologique, mais sur \u00able fait th\u00e9ologique lui-m\u00eame\u00bb (p. 25), ainsi qu\u2019il l\u2019explique dans son court-liminaire, et plus particuli\u00e8rement \u2013 dans le cas pr\u00e9sent \u2013 sur la c\u00e9l\u00e8bre formule de Luther, \u00absimul justus et peccator\u00bb, mise en lien avec la cat\u00e9gorie de l\u2019imaginal, h\u00e9rit\u00e9e de la th\u00e9ologie iranienne du XIIe si\u00e8cle, repr\u00e9sent\u00e9e par Ibn Arabi et Shih\u00e2bodd\u00een Yahy\u00e2 Sohraward\u00ee.<\/strong><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">En bon dialecticien, l\u2019auteur construit sa r\u00e9fexion en trois temps, comme autant de livres constituant son ouvrage. En pr\u00e8s de sept cents pages, s\u2019appuyant sur quantit\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rences dont t\u00e9moigne l\u2019impressionnante bibliographie fnale, il s\u2019aventure en pionnier sur une terre inconnue, qui m\u00eale deux univers distincts : aux cat\u00e9gories de la scolastique, inspir\u00e9es de Platon et d\u2019Augustin, il ajoute les intuitions des mystiques persans, d\u00e9couverts gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019ample travail men\u00e9 par la grande \u00e9cole fran\u00e7aise d\u2019islamologie, avec Louis Massignon et \u2013 surtout \u2013 son disciple Henry Corbin. La diffcult\u00e9 de l\u2019ouvrage tient de cet agencement entre deux mondes, deux visions, entre diff\u00e9rents types de vocabulaire aussi, du plus classique pour un lecteur occidental au plus \u00e9sot\u00e9rique, en passant notamment par celui sp\u00e9cifque du th\u00e9ologien protestant Karl Barth, dont l\u2019auteur s\u2019inspire abondamment.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">Le premier livre s\u2019ouvre sur un long chapitre comptant plus de cent pages, qui d\u00e9nonce la tentation contemporaine d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la situation tragique de l\u2019homme, \u00aben m\u00eame temps juste et p\u00e9cheur\u00bb, par l\u2019\u00e9laboration d\u2019un discours sur un objet qu\u2019elle ne souhaite paradoxalement pas \u00e9voquer.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">Claude Brunier-Coulin passe en revue les diff\u00e9rentes d\u00e9- constructions, celle de la philosophie par l\u2019affrmation de \u00abla transcendance de l\u2019immanence\u00bb (p. 40), celle du langage par la neutralisation du genre, celle de la Trinit\u00e9 par la r\u00e9duction de la conscience religieuse en conscience philosophique et historique, etc. La philosophie n\u2019ayant \u00abplus de substance, plus rien \u00e0 dire\u00bb (p. 61), tout devient objet pour les sciences historico-critiques (th\u00e9ologie comprise), du texte biblique aux \u00e9v\u00e9nements du quotidien d\u00e9r\u00e9alis\u00e9, consid\u00e9r\u00e9s comme de simples \u00abpossibles ou probables d\u2019une s\u00e9rie\u00bb (p. 71).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">C\u2019est tout le quotidien qui se voit boulevers\u00e9 par cette conception. D\u00e9r\u00e9alis\u00e9, il devient un th\u00e9\u00e2tre d\u2019anormalit\u00e9s successives, fr\u00e9quentes et r\u00e9currentes (p. 98), atteignant aussi bien l\u2019individu que le groupe; l\u2019homme y \u00e9chappe par la transformation \u2013 y compris l\u2019anormalit\u00e9 extr\u00eame de la mort \u2013 en une vaste situation \u00abenglobante\u00bb. Face \u00e0 cette vision cyclique du quotidien, l\u2019auteur r\u00e9affrme une histoire du salut lin\u00e9aire, au sein de laquelle l\u2019homme fait l\u2019exp\u00e9rience de la conversion de sa col\u00e8re, de la crainte de Dieu, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9lection de J\u00e9sus et la victoire contre Satan, jusqu\u2019\u00e0 \u2013 le\u00a0th\u00e9ologien sait qu\u2019il prend ici position dans l\u2019un des plus grands et d\u00e9licats d\u00e9bats th\u00e9ologiques du XXe si\u00e8cle \u2013 ce qu\u2019\u00abAdam-p\u00e9cheur cesse d\u2019exister \u00e0 son tour en Christ\u00bb (p. 117). Si l\u2019homme p\u00e9cheur ne peut se rassurer avec une vision englobante et cyclique du monde, comment peut-il d\u00e8s lors se situer? Claude Brunier-Coulin \u00e9nonce divers sites possibles, de l\u2019adh\u00e9sion ph\u00e9nom\u00e9nologique \u00e0 la subversion de la philosophie par l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u00abChrist\u00bb, d\u00e9j\u00e0 op\u00e9r\u00e9e par Paul et reprise parAugustin (pp. 136-137). Pour celui qui pose l\u2019acte de foi en Dieu, en reconnaissant l\u2019\u00e9tat de fait actuel \u00abhomme p\u00e9cheur\u00bb, il y a une n\u00e9cessit\u00e9 de conna\u00eetre et de comprendre, c\u2019est-\u00e0-dire de fonder en paroles, ce qu\u2019il a v\u00e9cu en rites: \u00abLa th\u00e9ologie est donc en puissance dans la foi\u00bb (p. 143).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">L\u2019\u00e9vocation r\u00e9guli\u00e8re de \u00abl\u2019homme p\u00e9cheur\u00bb \u00e0 travers ces prol\u00e9gom\u00e8nes fait \u00e9cho \u00e0 la double introduction de l\u2019ouvrage, en m\u00eame temps que le conte du Vilain Petit Canard d\u2019Andersen, devenu mythe de la condition humaine actuelle. La question qui traverse le lecteur page apr\u00e8s page est soudainement pos\u00e9e par le th\u00e9ologien : \u00abQu\u2019est-ce que l\u2019&#8221;homme p\u00e9cheur&#8221;?\u00bb (p. 166), car il ne saurait y avoir d\u2019\u00abhomme\u00bb tout court, sinon par abstraction, comme commencement, comme \u00absite\u00bb originel, comme devenir \u00e9ternel non actualis\u00e9.<\/span><\/p>\n<div style=\"width: 402px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"        \" alt=\"\" src=\"http:\/\/p1.storage.canalblog.com\/10\/58\/1049477\/101872543_o.jpg\" width=\"392\" height=\"294\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">&#8220;La sir\u00e8ne&#8221;, Cath\u00e9drale Notre-Dame du R\u00e9al d&#8217;Embrun (D\u00e9partement fran\u00e7ais Hautes-Alpes)<\/span><\/strong><\/p><\/div>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #ff0000;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">La communion du r\u00e9el au spirituel<\/span><\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">Afn de r\u00e9pondre \u00e0 cette interrogation fondamentale, Claude Brunier-Coulin introduit le concept principal de son ouvrage : l\u2019imaginal. Il propose de \u00abmettre en place une th\u00e9ologie de l\u2019imaginal\u00bb, en faisant droit \u00ab\u00e0 l\u2019imagination comme une facult\u00e9 d\u2019acc\u00e8s au r\u00e9el\u00bb, \u00abcar l\u2019imaginal est un sch\u00e8me de vie\u00bb, le \u00ablieu de rencontre entre l\u2019\u00e2me et la r\u00e9alit\u00e9\u00bb (p. 178), r\u00e9conciliant v\u00e9rit\u00e9 et fction, c\u2019est-\u00e0-dire des contraires qu\u2019une th\u00e9ologie rationnelle, ob\u00e9issant au sch\u00e8me du savoir, ne saurait unifer, au nom du principe de non contradiction. Le monde imaginal fait des contraires des compl\u00e9mentaires ; il est une coincidentia oppositorum. L\u2019imaginal intervient alors comme un monde \u00e0 part enti\u00e8re entre le sensible et l\u2019intelligible, qui ne serait pas sans faire penser \u00e0 la cat\u00e9gorie scolastique du \u00absens interne\u00bb, si l\u2019auteur n\u2019y ajoutait une dimension spirituelle primordiale : l\u2019imaginal est le lieu o\u00f9 l\u2019\u00e2me fait l\u2019exp\u00e9rience de Dieu, o\u00f9 le r\u00e9el communie au spirituel. Dans la probl\u00e9matique de l\u2019\u00abhomme p\u00e9cheur\u00bb en attente de justification, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment de l\u2019homme simul justus et peccator, vilain petit canard et cygne blanc, l\u2019imaginal est fnalement le seul monde capable de comprendre ce que la raison per\u00e7oit comme des oppos\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">Henry Corbin \u00e9crit: \u00abLa fonction du mundus imaginalis et des Formes imaginales se d\u00e9fnit par leur situation m\u00e9diane et m\u00e9diatrice entre le monde intelligible et le monde sensible. D\u2019une part, elle immat\u00e9rialise les Formes sensibles, d\u2019autre part, elle \u00abimaginalise\u00bb les formes intelligibles auxquelles elle donne fgure et dimension. Le monde imaginal symbolise d\u2019une part avec les Formes sensibles, d\u2019autre part avec les Formes intelligibles. C\u2019est cette situation m\u00e9diane qui d\u2019embl\u00e9e impose \u00e0 la puissance imaginative une discipline impensable l\u00e0 o\u00f9 elle s\u2019est d\u00e9grad\u00e9e en \u00abfantaisie\u00bb, ne secr\u00e9tant que de l\u2019imaginaire, de l\u2019irr\u00e9el, et capable de tous les d\u00e9vergondages.\u00bb (Pr\u00e9lude. Pour une charte de l\u2019Imaginal, dans Corps spirituel et Terre c\u00e9leste, 1978) Il y a donc un ench\u00e2ssement de l\u2019imaginal dans le r\u00e9el: le premier n\u2019appartient qu\u2019au sujet seul, tandis que le second est commun au \u00abje\u00bb et \u00e0 l\u2019autre. Claude Brunier-Coulin compare cette cat\u00e9gorisation imaginal \/ r\u00e9el avec les \u00abcat\u00e9gorisations Paul \/ Jacques ou d\u00e9cision\/intention, juste\/ p\u00e9cheur, cr\u00e9ateur\/cr\u00e9ature\u00bb (p. 267). Nous comprenons le rapprochement fait entre \u00abimaginal\u00bb et \u00abjuste\u00bb d\u2019une part, \u00abr\u00e9el\u00bb et \u00abp\u00e9cheur\u00bb d\u2019autre part, l\u2019un se r\u00e9v\u00e9lant le miroir de l\u2019autre. La notion de justice, si d\u00e9licate \u00e0 percevoir, ne peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e qu\u2019avec la cat\u00e9gorie de l\u2019imaginal, qu\u2019avec l\u2019apport \u2013 pour reprendre un vocabulaire psychanalytique \u2013 d\u2019un \u00abmat\u00e9riel symbolique\u00bb; le monde imaginal devient d\u00e8s lors principe, voire mod\u00e8le herm\u00e9neutique de la formule de Luther.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">Le livre II pose pr\u00e9cis\u00e9ment la question du mod\u00e8le de compr\u00e9hension de la justifcation. Claude Brunier-Coulin se fait disciple d\u2019Henry Corbin, non seulement par la reprise de la notion iranienne de l\u2019imaginal dont il est l\u2019introducteur en France, mais \u00e9galement par le choix d\u2019un vocabulaire emprunt\u00e9 \u00e0 Martin Heidegger, que Corbin traduisit le premier en langue fran\u00e7aise. La grande probl\u00e9matique du livre II, qui constitue le pouls battant de l\u2019ouvrage, est celle d\u2019une mod\u00e9lisation herm\u00e9neutique qui ne soit pas \u00ab \u00e9pocale \u00bb (Heidegger), c\u2019est-\u00e0-dire passag\u00e8re dans le sens pl\u00e9nier du mot. La r\u00e9ponse que se propose de scruter l\u2019auteur n\u2019est cependant pas celle du philosophe allemand, mais celle propos\u00e9e par le th\u00e9ologien Karl Barth. Nul expos\u00e9 dogmatique en perspective, le d\u00e9bat opposant catholiques et protestants n\u2019ayant plus lieu d\u2019\u00eatre (pp. 287-310), mais la reprise en profondeur des intuitions du grand penseur protestant sur la justifcation, par le prisme du miroir qui confronte le monde r\u00e9el \u00e0 son interpr\u00e9tation effective majeure : le monde imaginal. Si Dieu se montre pr\u00e9sent dans le monde des ph\u00e9nom\u00e8nes, si la th\u00e9ophanie est \u00e0 feur de r\u00e9el, l\u2019imagination appara\u00eet comme indispensable pour percevoir cette face divine dans les choses et les \u00eatres. Ainsi pouvons-nous d\u00e9couvrir dans l\u2019homme p\u00e9cheur la possibilit\u00e9 \u2013 et plus encore la r\u00e9alit\u00e9, la fronti\u00e8re avec l\u2019imaginal n\u2019\u00e9tant pas \u00e9tanche \u2013 de sa justifcation\u2026<\/span><\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #ff0000;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">Le miroir: lieu de conscience<\/span><\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">Si Karl Barth est la r\u00e9f\u00e9rence conductrice, la diffcult\u00e9 de la r\u00e9fexion r\u00e9side dans l\u2019amplitude des r\u00e9f\u00e9rences convoqu\u00e9es par l\u2019auteur, qui correspondent, nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9, \u00e0 autant de vocabulaires distincts. Mais la th\u00e9matique du miroir \u00e9pouse pr\u00e9cis\u00e9ment une structure en miroir, avec des questionnements qui se font \u00e9cho : Martin Luther et JeanPaul Sartre se r\u00e9pondent, de m\u00eame que Hans K\u00fcng et Paul O\u2019Callaghan, James Joyce et Am\u00e9lie Nothomb, Lewis Caroll et Louis Aragon, Ma\u00eetre Eckhart et Jacob Boehme\u2026 L\u2019ambivalence de la formule simul justus et peccator ne pose plus premi\u00e8rement la question du dualisme, mais celle du langage, de chaque \u00e9l\u00e9ment (justus e t peccator) et de la conjonction qui les relie. Cela explique que la question de la justifcation ait rev\u00eatu des formes diff\u00e9rentes au cours des si\u00e8cles, avec une insistance d\u2019abord sur la justice en g\u00e9n\u00e9ral (Virgile), puis sur la justice par rapport \u00e0 soi (Luther), enfn sur l\u2019\u00e9lection personnelle, c\u2019est-\u00e0dire sur l\u2019action de Dieu par rapport \u00e0 ce \u00absoi\u00bb (Barth).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">Le miroir souligne et cristallise un certain nombre d\u2019opinions divergentes \u2013 prises dans la philosophie, la th\u00e9ologie et la litt\u00e9- rature \u2013 que l\u2019auteur collige pour les confronter in fne \u00e0 la r\u00e9fexion de Karl Barth et y apporter sa propre r\u00e9ponse. Le miroir est le lieu de la conscience, du face \u00e0 face, o\u00f9 l\u2019homme se voit pour se reconna\u00eetre, par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019image, justif\u00e9: la vision pr\u00e9c\u00e8de la pens\u00e9e et le refet, la r\u00e9fexion. Le r\u00e9el trouve dans l\u2019imaginal la possibilit\u00e9 de\u00a0l\u2019intelligible : \u00abJe me vois donc je suis\u00bb (p. 377). Une telle exp\u00e9rience ne se fait pas sans \u00e9preuve, car le miroir reste l\u2019instrument de l\u2019ambivalence, montrant le m\u00eame tout en restant autre, r\u00e9v\u00e9lant la vertigineuse \u00ab s\u00e9- paration d\u2019avec soi-m\u00eame \u00bb (p. 406). Il induit, pour paraphraser Jorge Luis Borg\u00e8s, \u00e9crivain argentin pour qui le miroir eut un r\u00f4le central, \u00abl\u2019imminence d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation qui ne se produit pas\u00bb. Mais le miroir ne fait pas que r\u00e9v\u00e9ler et mettre \u00e0 distance le moi ; il en est encore la fronti\u00e8re impalpable que nous franchissons continuellement, telle Alice lorsqu\u2019elle s\u2019endort dans le salon. Pourquoi les oeuvres de fction plaisent-elles autant? Pour ce qu\u2019elles ont de purement irr\u00e9el ou parce qu\u2019elles ne semblent pas si \u00e9loign\u00e9es de nous, tout en y introduisant une esp\u00e8ce de magie? La fction et le r\u00e9el sont comme ench\u00e2ss\u00e9s, l\u2019un servant de cadre \u00e0 l\u2019autre et inversement, l\u2019autre alimentant l\u2019un et inversement. De m\u00eame que l\u2019imaginal r\u00e9v\u00e8le mieux le r\u00e9el et ses aspirations quece derni er ne saurait le faire, de m\u00eame qu\u2019un \u00e9crivain en d\u00e9voile davantage sur lui-m\u00eame par l\u2019\u00e9criture d\u2019un livre, de m\u00eame notre refet en r\u00e9v\u00e8le plus sur nous-m\u00eame que quiconque.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">Le miroir, comme m\u00e9taphore de la perception (monde r\u00e9el) et de la pens\u00e9e interrogeante (monde intellectuel), touche directement notre rapport intime \u00e0 l\u2019autre et \u00e0 soi ; il int\u00e9- resse donc n\u00e9cessairement la th\u00e9ologie. L\u2019homme n\u2019est-il pas image et ressemblance de Dieu ? Le Christ n\u2019est-il pas l\u2019Image du Dieu invisible ? N\u2019y a-t-il pas, en creux de l\u2019acte th\u00e9ologique, le mod\u00e8le du miroir, qui permet \u00e0 l\u2019homme de comprendre son lieu \u2013 virtuel \u2013 originaire ? \u00abLa th\u00e9ologie de Barth est fond\u00e9e sur une connaissance exacte des rapports entre l\u2019homme et Dieu, des rapports entre Dieu et l\u2019homme\u00bb (p. 443). Karl Barth s\u2019impose d\u00e8s lors comme le th\u00e9ologien susceptible de d\u00e9ployer le miroir en tant qu\u2019\u00abobjet th\u00e9ologique\u00bb, avec l\u2019asym\u00e9trique dialectique de l\u2019appel de Dieu et de la r\u00e9- ponse humaine, de la Parole r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par l\u2019incarnation et de la pr\u00e9dication, du monde imaginal th\u00e9ophanique et du monde r\u00e9el anthropomorphique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">L\u2019image que nous renvoie le miroir, parce qu\u2019elle est \u00e9piphanique, parce qu\u2019elle tient de la vocation divine au coeur du r\u00e9el, n\u2019est pas une \u00abcopie du r\u00e9el\u00bb mais la \u00abcopie de l\u2019\u00e2me du r\u00e9el\u00bb, le lieu de notre divinisation potentielle et non celui de notre jugement, du verdict d\u00e9finitif: \u00abNous devons, alors, conna\u00eetre et interpr\u00e9ter le r\u00e9el par la m\u00e9diation du miroir.\u00bb (p. 524) Il y a interrogation mutuelle entre le r\u00e9el et l\u2019image, pour une juste appr\u00e9hension de chacun des deux mondes, pour \u2013 plus profond\u00e9ment \u2013 une juste r\u00e9unifcation de notre v\u00e9ritable \u00abmoi\u00bb en Dieu qui ne conna\u00eet aucun dualisme: la justification se dit dans le monde imaginal, tr\u00f4ne de la loi de Dieu, mais se r\u00e9alise paradoxalement dans le monde r\u00e9el, si\u00e8ge de la loi du p\u00e9ch\u00e9. Ou pour reprendre le conte introductif: le vilain petit canard comprend, dans le monde imaginal, qu\u2019il est\u00a0cygne, dans le monde r\u00e9el. La s\u00e9paration initiale n\u2019est que le pr\u00e9ambule d\u2019un cheminement vers la lib\u00e9ration, comme en ft l\u2019exp\u00e9rience le peuple juif par sa marche dans le d\u00e9sert, de la captive \u00c9gypte \u00e0 l\u2019installation en terre promise.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #ff0000;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">Le d\u00e9voilement : un acte de foi<\/span><\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 14px;\">La perception du monde r\u00e9el \u2013 dans toute sa r\u00e9alit\u00e9 \u2013 ne peut s\u2019accomplir qu\u2019\u00e0 travers le miroir de l\u2019imaginal, de telle sorte que la fronti\u00e8re appara\u00eet tant\u00f4t tangible, tant\u00f4t all\u00e9gorique, tant\u00f4t impalpable. Le passage de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre devient comparable \u00e0 la controverse grammaticale qui unife les deux mondes dans la premi\u00e8re lettre de Paul aux Corinthiens (7,29-31) : est-ce un comme si, un et si ou un comme ne? Karl Barth r\u00e9pond par une identifcation des deux mondes : de m\u00eame que le vilain petit canard est r\u00e9ellement cygne en se voyant cygne, de m\u00eame l\u2019homme est \u00abintrins\u00e8quement\u00bb, \u00abtout entier\u00bb, \u00abpositivement\u00bb justif\u00e9, en se voyant juste (p. 568). Le fait de se voir justif\u00e9 justife, parce qu\u2019il ouvre \u00e0 la foi, selon le th\u00e9ologien protestant. L\u2019imaginal ne r\u00e9- f\u00e9chit pas passivement le r\u00e9el mais devient \u2013 comme lieu th\u00e9ophanique \u2013 parole effective sur la r\u00e9alit\u00e9 elle m\u00eame : qui ne se regarde pas dans le miroir de Dieu n\u2019est pas justif\u00e9. L\u2019acte de lib\u00e9ration s\u2019effectue ainsi, selon un mouvement dialectique dont l\u2019auteur se fait disciple, en trois temps : monde r\u00e9el ou \u00abbascule du regard\u00bb, mise en miroir des mondes r\u00e9el et imaginal ou \u00abtravers\u00e9e du miroir\u00bb, et conversion du r\u00e9el par l\u2019imaginal ou \u00abbriseglace\u00bb (p. 628). Dans l\u2019application cruciale de la justifcation, \u00able face-\u00e0-face est aussi un face-\u00e0-Face\u00bb, puisque le d\u00e9voilement conduit \u00e0 la possibilit\u00e9 de l\u2019acte de foi, \u00e0 la reconnaissance d\u2019\u00eatre simul justus et peccator, non dans une irr\u00e9fragable opposition, mais par cette confrontation en miroir qui nous place in fne dans la perspective eschatologique. Celle-ci n\u2019est pas un avenir ind\u00e9termin\u00e9 mais s\u2019inscrit dans \u00abl\u2019acte du Christ\u00bb (Lubac), dans un \u00abd\u00e9j\u00e0-l\u00e0\u00bb et un \u00abpas-encore\u00bb, dans un pr\u00e9- sent sans cesse renouvel\u00e9, actualis\u00e9, par l\u2019interm\u00e9diaire de la \u00abcat\u00e9gorie transitionnelle\u00bb du miroir qui d\u00e9chire d\u00e9fnitivement le voile du p\u00e9ch\u00e9. <strong>Pierre Nileg<\/strong> (universitaire).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000; font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 16px;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" alt=\"\" src=\"https:\/\/0.academia-photos.com\/7264349\/2699359\/3142397\/s200_claude.brunier-coulin.jpg\" width=\"200\" height=\"200\" \/>Claude Brunier-Coulin,\u00a0<\/span><em style=\"color: #ff0000; font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 16px;\">L\u2019homme p\u00e9cheur<\/em><span style=\"color: #ff0000; font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 16px;\">, \u00c9ditions Franciscaines, 32 euros<\/span><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qu&#8217;en est-il de la formule \u00absimul justus et peccator\u00bb\u00a0? Comprendre la situation de p\u00e9ch\u00e9 par la th\u00e9ologie occidentale et la th\u00e9ologie musulmane de l&#8217;Islam iranien L&#8217;HOMME P\u00c9CHEUR\u00a0reprend la formule de Luther \u00abl&#8217;homme \u00e0 la fois juste et p\u00e9cheur\u00bb par la th\u00e9ologie de Karl Barth et la th\u00e9ologie de Sohraward\u00ee propre \u00e0 la mystique musulmane En [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6,16,13,9,14,17,10,15,12],"tags":[],"class_list":["post-4976","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-international-events-by-area","category-far-east","category-libya-and-egypt","category-maghreb","category-middle-east","category-others","category-sahel","category-south-central-asia","category-sub-saharian-africa"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4976","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4976"}],"version-history":[{"count":29,"href":"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4976\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5424,"href":"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4976\/revisions\/5424"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4976"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4976"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.islamicworld.it\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4976"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}